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À fleur de peau
Laurence Revey, chanteuse valaisanne, croise sommets suisses et Alpes dailleurs, instrumentations traditionnelles et audaces rythmiques, savoirs de lethnologue Bernard Crettaz et programmations musicales rares dHector Zazou. Fée des villes ou fée des champs ? Réponse en forme de portrait. Elle est entrée au Terminus, a salué
à la cantonade quelques ami(e)s attablés de-ci de-là
avant de jeter un regard circulaire sur la salle. Et de vous décocher
un sourire large comme ça en lançant un Je me
réjouis ! Puis, elle a commandé un cynorrhodon.
Coutume, que de boire cette tisane dun rouge ardent à Sierre,
canton du Valais, confédération helvétique, à
la presque frontière entre la Suisse romande et les cantons germanophones. Le titre de son dernier opus ne prête guère à confusion : Le cliot di tsèrafouin est la traduction en patois valaisan du creux des fées, une vieille légende du cru qui conte laventure heureuse dun montagnard tombé amoureux dune fée. Banal disque folklorique ? Pas le moins du monde. Car si les Alpes sont bel et bien présentes dans le choix des mélodies et jusquau tréfonds des textes, la planète entière (et une planète plutôt urbaine) sinvite dans cette joyeuse alchimie harmonique. Alors, quoi ? Énième avatar dune world music qui ne sait plus où donner de la tête ? Pas davantage. Nous sommes ici à mille lieues du métissage complaisant ou du naïf (quand il nest pas prédateur...) collage de cultures. Doù lenvie dune rencontre. Qui peut bien se cacher derrière ce visage trop lisse apparaissant au détour dune forêt profonde sur la pochette dun disque ? Doù, aussi, létonnement quant à la tanière de la belle. On lattend dans un restaurant branché à Genève, Londres ou Paris et elle, elle commande un cynorrhodon dans un bar en face de la gare de Sierre, Valais. On limagine vivre dans un chalet dalpage en bois et elle, elle réside en appartement dans un petit bloc dimmeubles modernes dune bourgade qui na rien dalpin. Paradoxes ? Pas sûr. Plutôt des clés pour mieux pénétrer lunivers de la chanteuse. Accoucheuse des âmes Pour le citadin, Sierre, cest le bout du monde. Pour lamoureux de lalpe, cest le bonheur à quelques lacets de la station très huppée de Crans-Montana ou des charmes désuets du val dAnniviers. À lexacte distance, pour Laurence Revey, entre un monde qui bouge (parfois si vite) et une histoire qui ne doit surtout pas être un enracinement. Deux antipodes dont sabreuve son art et qui transparaissent avec force dans son dernier disque. À léchelle locale, Sierre, cest encore le versant urbain dune montagne rurale qui, même en Suisse, nen finit pas dagoniser. Dans cette région paysanne, la notion dart, sociologiquement parlant, ça se vit comme une passion, en dehors dune activité normale. Jai grandi en nimaginant pas du tout quartiste pouvait être un métier. Dans le val dAnniviers, habitait sa grandmaman. Une mamie qui regardait larrivée de lélectricité dans son village dun il dubitatif, qui a toujours refusé leau courante, qui parlait uniquement le patois valaisan et dont Laurence ne comprenait pas le mode de vie : Je suis une enfant de la ville, gavée aux émissions de télévision, et je ne parle pas patois. Nous ne communiquions donc quasiment sur rien puisque nous navions pas les codes. Plus tard, je me suis rendue compte quil avait manqué une génération dans la transmission des racines. Cest ça qui ma intriguée et qui ma fait me pencher sur mon identité personnelle. Un choc qui, au fil des années, lui donnera lenvie daller voir ailleurs. Ce sera dabord une initiation au théâtre, puis lillumination de la première scène avec cet unique spot rouge qui vous mange le regard et plonge celui des spectateurs dans le noir absolu, le vertige des tréteaux, la vie qui va, qui pousse, la vie dici, puis dautre part, de Paris, de lAfrique, des Balkans ou de la Scandinavie : Jai alors abandonné tous mes projets de vie raisonnable. Je voulais être accoucheuse. Je suis devenue accoucheuse des âmes. Cest à peu près la même chose... Sierre, cest enfin le versant cocon dune urbanité qui, parfois, lui pèse. Léchappée belle qui permet de souffler, de relier les fils des liens familiaux et détancher cette soif des éléments. Leau, la montagne, lair, la forêt surtout, sans lesquels Laurence Revey ne serait pas la même. Et qui lui sont sources dinspiration. Elle a peur de ses propres mots ? Le patois valaisan lui fera parure. Ni cache-sexe, ni nostalgie. Juste la certitude que là se niche un langage qui mest intime, une charge organique qui parle au ventre, dans une langue vivante pendant des siècles et qui nest pas encore tout à fait morte. Pudeur ? Au départ, oui. À la montagnarde. Il y a des choses que lon ne dit pas si facilement... Ne surtout pas respecter Et puisque la chanteuse ne fait rien à moitié, elle ira jusquau bout de ses engagements artistiques, sattachant la participation de patoisans notoires (le conteur Claudy des Briesses), de musiciens (Gabriel Yacoub, du groupe Malicorne) ou encore de scientifiques (Bernard Crettaz ou Isabelle Raboud) : Tous mont encouragé à ne pas respecter la moindre idée de tradition. Cest une démarche créative et non ethnographique. Jai ainsi trouvé, dans les montagnes, beaucoup de chansons de lépoque napoléonienne, des histoires de guerre dans les Balkans qui étaient probablement léquivalent des séries américaines daujourdhui. Mais ce nest pas ce que je voulais. Je cherchais des stimulations. Quelle a trouvées. Et si le résultat de cette quête est si enthousiasmant sur le plan musical, cest quà aucun moment, Laurence Revey na tenté de sapproprier cette tradition valaisanne séculaire. Elle la dabord nourrie de ses expériences aux quatre coins du monde avant den proposer sa propre lecture, singulière et dérangeante : Je nai pas fait un retour au pays. Ce disque, je lai composé à Paris. En grande partie dans le métro. Le travail nait systématiquement du mélange entre deux terres. Les grandes crises identitaires, par exemple chez les gens dorigine maghrébine, naissent aussi du fait quon a les pieds entre deux cultures. Le public ne sy est pas trompé : plus de dix mille disques vendus sur la seule Suisse, essentiellement romande. Rapporté à la population française, un tel chiffre signerait un disque dor (plus de cent mille exemplaires). Mais de ce côté-ci des Alpes, personne ne connaît Laurence Revey. Elle a fini son cynorrhodon, rouge, et a lancé un À tout bientôt. Ce bientôt, ce sera au Musée dauphinois, en duo, pour un retour, avec les battements et le cri, à lorigine du son. Nous, on se réjouit. Mais ça, cest une autre histoire... PASCAL KOBER À écouter Laurence Revey, Le creux des fées et Le creux des fées, the remixes. CD audios Muve 901662 et 902092 (distribution française : Night & Day). Chronique en page 101 du numéro 20 de LAlpe. Extraits musicaux sur son site Internet : www.revey.com Concert à Grenoble, au Musée dauphinois, le dimanche 21 mars 2004, ainsi que le 27 à Fontaine Passages de LAlpe : le programme Comme lan passé (voir en page 101 du numéro 19 de LAlpe), nous nous associons au Grenoble Jazz Festival pour les Passages de LAlpe, cette rencontre entre musiciens de larc alpin et de quelques alpes dailleurs. Les festivités débuteront le dimanche 21 mars 2004 à 17 h dans la chapelle baroque du Musée dauphinois avec un concert de la chanteuse valaisanne Laurence Revey (voir pages suivantes) accompagnée du percussionniste Snorre Bjerck et dAndy Grob (traitement du son). La suite de la programmation est tout aussi alléchante : Vendredi 26 mars 2004 à 18 h au théâtre 145 : le quartet de la chanteuse norvégienne Eldbjørg Raknes et ses étonnantes inventions autour des musiques du septentrion. Vendredi 26 à 21 h au théâtre de Grenoble : lItalian Instabile Orchestra met en musique le film Napoléon dAbel Gance. Samedi 27 à 10 h : séminaire public sur le thème du jazz et des contextes politiques des pays dans lesquels il sest développé. Samedi 27 dans laprès-midi : le jazz prend la Bastille, dans les fortifications sur les hauteurs chartrousines de Grenoble. Spectacle déambulatoire avec la fanfare Musicabrass (autour de Napoléon et des Alpes). Et mini-concerts en duo avec Lucia Recio et Xavier Garcia (membres de lassociation à la recherche dun folklore imaginaire, ARFI, de Lyon) ainsi que Annie Ebrel et Ricardo del Fra. Samedi 27 à 18 h 30 au théâtre 145 : Del-Alföldi Saxophone Ensemble, un quintet hongrois qui marquera la prochaine ouverture de lEurope à lest et aux montagnes de la Transsylvanie et des Carpathes. Samedi 27 à 21 h à la salle Edmond-Vigne de Fontaine : Laurence Revey, de retour, mais cette fois en formation électrique et avec des cors des Alpes. Puis, en seconde partie, le groupe New Conception of Jazz du pianiste Bugge Wesseltoft. À la fin du concert, une rencontre improvisée entre Laurence et Bugge nest pas exclue puisque les deux musiciens ont déjà travaillé ensemble. |