Au sommaire du numéro 14, daté hiver 2002 :
Les "plumes"
de ce numéro
Le libre montagnard
Élisée Reclus (1830-1905) est sans doute à
la géographie ce que Michelet est à l'histoire, en
ce siècle où la science se dit avec poésie
et se mêle de réflexion politique et d'humanisme. Grand
voyageur, auteur de nombreux récits et d'ouvrages dont la
célèbre Nouvelle géographie universelle, la
Terre et les hommes, en dix-neuf volumes, Reclus est aussi sympathisant
du mouvement anarchiste. Ce qui lui vaudra d'être déporté
puis exilé pour sa participation à la Commune de Paris.
Plusieurs voyages dans les Alpes lui inspirent Histoire d'une montagne,
ouvrage de vulgarisation prétexte à une réflexion
sur la nature, la liberté et le progrès. Extraits.
Un petit goût de paradis

Photo : Pascal Kober.
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Fuyant le chaos d'un empire romain en pleine décadence,
le préfet Dardanus se construisit une retraite au coeur des
Hautes-Alpes. Protégée par un austère défilé,
sa Theopolis légendaire préfigure d'autres implantations
à l'écart des troubles du monde. Des lieux d'asile
et de paix qui permirent de coloniser nombre de territoires montagneux.
Par Jean-Loup Fontana.
Secrètes défenses
Cachette ou piège, propice à la défense comme
à la fuite, la montagne offre aux armées tantôt
un refuge fermé, tantôt un refuge ouvert. Une ambivalence
à laquelle ont été confrontés les militaires,
dans cette zone de frontières et de passages qui fut de tout
temps terrain d'affrontements. Par Giuseppe Sergi.

Dans la haute Maurienne, le fort du Sappey était censé
protéger la vallée des incursions de l'armée
italienne par le col du Mont-Cenis.
Photo : Pascal Kober.
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Seul dans la montagne
Près des cieux, il s'est retiré au "désert".
Sur une montagne dominant la vallée de la Drôme, Benoît
l'ermite a bâti de ses mains une cabane en planches de quatre
mètres carrés et vit avec deux cents francs par an.
Portrait d'un fou de Dieu. Par André Pitte.
PORTFOLIO
Les chartreuses rêvées
Loin de la fureur du monde, la galerie des cartes de la Grande
Chartreuse réunissait une extraordinaire collection de peintures
monumentales représentant la plupart des monastères.
Réalisées entre le XVIIe et la fin du XIXe siècle,
ces toiles, très peu connues et dont l'interprétation
est encore difficile, viennent tout juste d'être classées
à l'inventaire des monuments historiques. Par Alain Girard.
Une
représentation particulièrement riche en détails
de la vie
quotidienne des chartreux : la "carte" de Gaming,
en Autriche, fondée en 1330.
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Terre d'accueil
Sans maître (ni dieu ?), les Alpes ont nourri les fantasmes
des hommes face à l'anxiété du changement.
Dès lors, elles sont devenues espace de recherche, d'aventure,
de cachette, de fuite, d'isolement, mais aussi d'échange,
de rencontre et de protection où les exclus et les déviants
ont pu se tenir à l'écart d'un monde. Par Luisa Bonesio.
La saga des vaudois
La dissidence vaudoise, encore bien vivante de nos jours dans
quelques vallées du Piémont, trouva dans les Alpes
sa terre d'élection. Marquée d'épisodes sanglants
et d'exodes, l'histoire de cette contestation religieuse proche
du protestantisme reste entourée d'un voile de mystère.
À commencer par les raisons de son implantation dans ce refuge
montagnard. Par Giorgio Tourn.
Les révoltés du Piémont
Une société idéale, formée d'hommes
libres et égaux unis dans la fraternité évangélique.
Ainsi prêchait Dolcino, en révolte contre la toute-puissance
du clergé au XIIIe siècle. Un discours proche des
aspirations des populations alpines. Réfugié au Piémont,
il fut ainsi soutenu par les montagnards en rébellion contre
le pouvoir féodal. Par Gustavo Buratti.

Ce dessin, exécuté d'après la fresque
qui orne l'église de Trivero, près de Biella,
rappelle l'arrestation de Dolcino et de sa compagne Margherita
par les troupes épiscopales le Jeudi saint 1307.
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Ce héros au regard si doux...
Au Tyrol, Andreas Hofer fait figure de héros national.
Dans le massif montagneux qui domine Innsbruck, aidé de ses
amis paysans, il défendit vaillamment sa liberté contre
les troupes napoléoniennes en profitant habilement des avantages
du terrain et du farouche patriotisme de ces montagnards. Un symbole
de la résistance et de l'indépendance du Tyrol. Par
Marie-Christine Noël.

Portrait d'Andreas Hofer.
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La longue traque
Insoumis selon les critères de l'armée, déserteurs
au nom de la Bible, les frères Berthalon s'enfuient, en septembre
1914, dans les montagnes des Hautes-Alpes pour échapper à
la grande boucherie qui se prépare. Une cavale facilitée
par leur remarquable connaissance du milieu alpin où ils
cherchent refuge et par la complicité des habitants. Théophile
et Félix seront arrêtés en 1927, après
treize ans de vie précaire et de privations extrêmes.
Par Jean-Luc Charton.
Le camp des partisans
Contre
les nazis, la jeunesse réfractaire de 1943 profita de la
géographie protectrice des montagnes du Dauphiné pour
se cacher, éviter le travail obligatoire en Allemagne et
se dresser en armes face à l'occupant. Vercors, Oisans, Belledonne
et Chartreuse furent ainsi le berceau et le tombeau de la Résistance.
L'historien Marc Ferro, le politologue Simon Nora et le photographe
Marc Riboud furent de ceux-là. Ils témoignent. Par
Patrice Morel.
Alpes d'ailleurs : Djbel
rebelle
Aux confins du Maroc, dans le djbel Sarhro, les Berbères
Aït Atta furent les derniers à résister aux troupes
françaises qui "pacifiaient" le protectorat. Aujourd'hui,
ces farouches bergers transhument dans d'austères montagnes
d'ocre pour échapper aux rigueurs de l'hiver dans le Haut-Atlas.
Mais la neige les rattrape parfois sous les palmiers et les amandiers
à deux pas des dunes sahariennes. Par Pascal Kober.

Djbel Sarhro versant soleil. Nomades pour la
plupart, les pasteurs Aït Atta installent sur les hauteurs
leur grande tente brune tissée en poils de chèvre,
à côté des imizarh, ces petites constructions
de pierres sèches recouvertes d'alfa (ici sur le plateau
de Tizi n'Taggourt, à près de 1 800 mètres
d'altitude). Quelques uns d'entre eux sont sédentarisés
comme ces bergers du village de Hanedour près de Nkoub,
à une centaine de kilomètres à l'est de
Ouarzazate sur la route de Tazzarine. Photo : Pascal Kober |
Nomade d'ici
Antonio Placer revendique son "alpinité" : "ma
chanson est un plat dauphinois avec plein d'épices".
L'artiste galicien attendit la naissance de sa fille (et la découverte
fortuite du rigodon) pour se convaincre définitivement que
les Alpes étaient sa terre de refuge. Par Jean-Louis Roux.

Photo : Stéphane Balmand.
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L'ivre de havres
Bulle de chaleur ancrée sur un océan de pierres
et de glaces, le refuge de haute montagne est un havre de paix qui
défie les démons de la nuit. Cet abri hors du temps
offre une halte rassurante sur le chemin des sommets et fascine
les alpinistes. Mais pour combien de temps encore ? Par Enrico Camanni.
Abri
fragile mais bienvenu, le refuge-bivouac de la Königspitze,
dans le
massif de l'Ortler en Autriche. Photo : Jean-Michel Asselin
- Glénat Presse. |
ET ENCORE...
Les Alpes à 360°
Posséder du regard une multitude de cimes inviolées
et pénétrer leurs secrets d'un seul coup d'oeil...
Un rêve auquel répondent les dépliants panoramiques
en ce XIXe siècle où l'alpe devient à la mode.
Entre mise en scène romantique et précision encyclopédique,
outil de connaissance et objet de promotion touristique, les panoramas
ont joué un rôle important dans la découverte
de la montagne. Ce que montre une exposition proposée par
le musée du Club alpin d'Innsbruck. Par Anton Holzer.
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Editorial
C'est avec sa discrétion coutumière
que l'ordre des chartreux a célébré, en octobre
dernier, le neuvième centenaire de la mort de son fondateur,
saint Bruno. Nous rappelant ainsi l'originalité de la démarche
de celui qui, recherchant un désert pour installer son ermitage,
le trouva dans les Alpes. Pour n'être ni de sable ni aride,
comme l'était le vrai désert des premiers contemplatifs,
le massif de Chartreuse devait présenter, en ce début
du second millénaire, des caractères comparables.
Ceux, tout au moins, qu'une nature hostile pouvait offrir à
qui rêvait de s'isoler des hommes pour se rapprocher de Dieu.
Tout au long de l'histoire, et sans doute tout au long du massif,
les Alpes ont été perçues de façon contradictoire.
À la fois fermées et ouvertes, accessibles et peu
visitées, inhospitalières et habitées. Toutes
représentations qui ont concouru à les associer à
la fonction et à la valeur de refuge. Refuge aussi (et peut-être
surtout) d'un certain esprit de liberté. La rudesse de ce
territoire a amené les Alpins à développer
des systèmes communautaires et une forme d'autogestion qui
les poussa souvent à revendiquer leur autonomie face aux
pouvoirs venus des lointaines plaines. Cette terre sans maître,
n'était-ce pas, justement, ce que cherchaient hérétiques,
déserteurs, déviants et autres résistants ?
Et l'accueil qui leur fut souvent réservé par les
populations alpines, ne souligne-t-elle pas un même désir
de penser sa vie librement ?
L'exploration de quelques formes du retrait, du repli ou de la
recherche d'une sécurité, fût-elle illusoire,
ne peut prétendre expliquer toutes les raisons de la forte
charge symbolique attachée au massif alpin. Elle permet cependant
de rappeler que ce terrain particulier a conduit les hommes à
organiser leur propre sécurité par la mise en place
de refuges. Ces derniers, dans leur matérialité, ont
effectivement pris ici des formes qui leur donnent une définition
spécifique : du refuge que constituent, dès le
Moyen Âge, les hospices tenus par les moines de saint Bernard
sur les grands cols jusqu'à ceux qu'organisent, depuis bientôt
deux siècles, les sociétés d'alpinistes pour
les pratiquants de la haute montagne sportive. Les uns et les autres,
pourtant si différents, ont acquis une grande notoriété,
ont conféré des valeurs cette fois héroïques
à la montagne et à ses hommes, et sont venus accoler
une nouvelle image à l'univers alpin.
Tandis qu'un peu partout à la surface de la planète,
errent des millions d'autres réfugiés en quête
de simples abris de fortune et que, dans d'autres montagnes, s'annonce
un hiver sans aucun refuge...
Jean Guibal
LES
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Cahier coordonné par
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