Suite à la parution d'un extrait d'un courrier de Roger Canac sur le festival d'Autrans dans le numéro 7 de L'Alpe, Jean-Pierre Jodon, président de ladite manifestation nous a demandé un "droit de réponse" que nous lui accordons bien volontiers sans regretter aucunement la publication de la réaction à fleur de peau du « parrain » du concours de nouvelles pour les enfants. Suit, la réponse (plus mesurée) de Roger Canac.
P. K.

Pauvre Roger !
Par Jean-Pierre Jodon, président du festival d'Autrans

Mais quelle mouche t'as donc piqué ? Sous le titre "Pauvres mômes d'aujourd'hui", toi Roger Canac, notre ami, fustige, dénigre, cloue au pilori, exécute en quatre lignes assassines, sans autre forme de procès, sans respect pour la vérité, le concours de nouvelles organisé par le festival de cinéma d'Autrans à l'intention des enfants du département de l'Isère. À t'en croire, cette manifestation aurait été une "mascarade", où les enfants, "utilisés pour meubler un aspect marginal du festival", auraient été "écrasés par les gens du business cinématographique"Š Les textes sélectionnés l'ayant été "avec un regard de grandes personnes, de pédagogues chevronnés, des critères démagogues et opportunistes". Fermez le ban ! Pour ta gouverne, apprends donc, au cas où tu l'ignorerais (ce dont tu me permettras cependant de douter) que les abominables suppôts du business cinématographique et les horribles pédagogues chevronnés dont la démagogie n'a pour égale que l'opportunisme, sont de simples bénévoles, habitants d'Autrans, qui se sont réunis plusieurs soirées de suite en plein hiver dans une ferme perdue du bout du plateau enneigé, rassemblés en ce lieu par le seul amour de la littérature et la volonté d'en donner le goût aux enfants. Pour sélectionner les textes qui leur étaient soumis, ils n'ont eu pour critère que leur plaisir pris à les lire. Saches que ces gens-là injustement attaqués dans ta diatribe, ont fort mal vécu ce caca nerveux que tu as cru bon devoir étaler publiquement et ce d'autant plus que rien ne le laissait présager, puisqu'en ta qualité de "parrain" du concours, tu n'avais jusqu'à présent formulé aucune réserve à son sujet et ne t'étais pas permis en leur présence de cracher dans la soupe. En réalité, et c'est ce qui me rend vraiment triste, ton article sur les "pauvres mômes d'aujourd'hui" ne prouve qu'une seule chose : les enfants de l'an 2000 ne t'intéressent absolument pas. Seul t'intéresse le souvenir de ta propre enfance magnifiée, valorisée, idéalisée au fur et à mesure que tu prends de l'âge. Eh oui, mon pauvre Roger, de ton temps c'était mieux, beaucoup mieux, mais entre nous, ne penses-tu pas que c'est ta jeunesse perdue que tu regardes avec tant d'attendrissement ? Tu en parles avec talent, de cette enfance paradisiaque, espiègle, à baguenauder en blouse dépenaillée dans les champs et dans les bois en fredonnant des airs chantés par Eddie Constantine. Et tu regrettes manifestement de ne pas avoir trouvé, parmi les nouvelles écrites par les enfants, des textes te rappelant cette magie. Eh oui, Roger, les mômes d'aujourd'hui ne portent plus de blouses et ignorent totalement qui pouvait bien être Eddie Constantine. Le monde a changé, le monde ne cesse pas de changer. "Qu'avons nous fait des gamins ? Où est passé Rimbaud avec ses illuminations ?" interroges-tu. Je ne connais pas la réponse. Je ne sais si les yeux des enfants d'aujourd'hui brillent plus ou moins que ceux des enfants d'hier, je ne sais si leurs rêves sont plus ou moins fous. Mais je sais, si ces questions t'inquiètent vraiment, qu'en incriminant le festival d'Autrans et son concours de nouvelles, tu t'es manifestement trompé de cible. Et, en ce qui me concerne, je n'exclus d'ailleurs pas l'hypothèse selon laquelle Rimbaud, s'il existe en cet an 2000, ne court plus au cul des vaches mais joue avec son ordinateur à inventer la poésie du XXIe siècle. Un petit mot également pour le journaliste de service, P. K. , qui a cru devoir participer à la curée en s'offusquant du fait qu'au pays du Sassenage et des ravioles, il ait été servi, le jour de la remise des prix, un hamburger-frite aux enfants en guise de déjeuner : on est d'accord, il eut été préférable de leur servir une côte de boeuf. Et après ?

Je ne suis pas fait pour être
un parrain-papa-Noël pour distribution de prix

Par Roger Canac

Dans mon courrier précédent, je crois m'être mal fait comprendre. Depuis le moment où l'on m'a demandé d'accepter le "parrainage" de l'opération "textes d'enfants" pour le festival d'Autrans, il m'a fallu un certain temps de réflexion pour savoir où j'habitais. J'étais venu à Autrans pour "faire mon cinéma". J'en suis reparti perplexe. J'en ai ressenti, avec le recul, une certaine gueule de bois (ne pas confondre avec langue de bois). Je vous en ai fait part. Il s'agit d'un "atterrissage"Š "Pédagos", nous faisons notre cinéma devant les mômes. Certains diront "de la musique" ou "de la comédie". Si nous ne voulons pas trop nous prendre au sérieux. Quand je me regarde dans la glace, le matin, ça me devient impossible. Il vaudrait mieux dire que nous faisons du cinéma et les écoliers aussi. Sans être dupes, les uns et les autres. Depuis que le bébé ouvre ses yeux sur le monde qui l'entoure, il fait du cinéma : pleurs de colère, d'impatience, sourire, "areu areu", bras agités, jambes qui gigotentŠ Cinéma. Au festival du cinéma, il me semble que mon (ou notre ?) cinéma n'a pas été réussi. Pas terrible, en tout cas. Il ne s'agit pas de juger la bonne volonté ou les bons sentiments de l'équipe qui a travaillé à diffuser l'idée dans les écoles, lire, corriger, sélectionner, primerŠ Qu'étais-je allé faire là-dedans, moi qui suis allergique aux concours (y compris Goncourt et compagnie, jamais dépourvus d'arrière-pensées) et aux distributions de prix ? Cet infantilisme en culottes courtes me fait marrer. Et les gosses peut-être, s'ils sont encore des enfants, préféreraient des esquimaux glacés, une rallonge de vacances, de récrés ou de liberté buissonnièreŠ Ces distributions de prix intéressent plutôt les profs, les parents (toujours prêts à se gonfler aux "exploits" de leur progéniture) et les organisateurs (pour la bonne conscience). Vous constatez que mon impertinence libertaire sied mal au cas de figure de ce parrainage imprudemment accepté, cessant d'être le vieux ancien gosse et ex-sale gamin. Après avoir joué à celui que je n'étais pas, je me suis dit : "Quel rôle tu as joué, vieux con ?" Quand je me suis vu lisant le texte intitulé "Romain", j'étais mal dans mes pompes. C'était du piètre cinéma. Ma complaisance était imbécile. C'est au gamin lui même de lire ce qu'il a écrit, devant ses copains et copines. Je ne vais pas lui voler son cinéma ! Quand j'ai vu une flopée de gamins sortant de voir un film pendant que nous entrions dans le "cénacle" littéraire pour la distribution des prix, je n'ai pas trop compris. C'est pourquoi j'ai parlé de non-intégration, de non-cohérence avec le cinéma du cinémaŠ "Y avait comme un défaut", dirait Fernand Reynaud. Et pourquoi ne pas avoir pensé à soumettre quelques textes des gamins à des cinéastes marrants (jugeant selon des critères de cinéma) ? J'avoue ma très grande faute d'orthographe, malgré le rappel tardif du "cancre" de Prévert. Et on a laissé dans l'encrier "le voleur de skis", "la cabane" de Thomas. La "magie" de la mamée, je crois qu'elle était retenue. Regard neuf du cinéaste à mettre à contribution. J'ai rappelé, maladroitement, l'histoire du Reganel, enfant paysan. C'était encore trop élaboré après Bachelard, à plus d'un demi-siècle de distance. Il y a tout de même du cinéma là-dedans. On aurait pu prendre des repères dans les "grandes inventions" de Prévert avec la grande armoire à rafraîchir la mémoire des lièvres, un dans chaque tiroir, et le malheureux mémo technicien qui se donne un mal de chien pour les sabliers à pédale et les calendriers à coulisse. Si nos calculs étaient justes, les livres auraient été faux dans l'armoire à glace fondue au printemps ? Je pense à Doisneau et à Cavanna, au Pergaud de La guerre des boutons, à la complicité de Martin-Ravel venu en voisinŠ "La montagne c'est mon pays » ? Bof ! Le mot "démagogie" a pu vous offusquer. On en fait aussi, en trop caressant les enfants dans le sens du poil qu'ils n'ont pas encore. On en fait encore en voulant rendre complaisante la pédagogie. J'ai pu discuter, au repas, avec les mômes. L'important n'était pas ce qu'a pu raconter ce vieux con que l'on prend pour un écrivain, mais les yeux, qui parfois ont pu briller, parce que le vieux schnock faisait son cinéma style "voleur de bicyclette". C'est l'année Prévert, c'est à dire qu'on commémore les cent ans qu'il n'a jamais vécus, sauf peut-être chez le Bon Dieu s'il existe ce "grand lapin" pour rafraîchir la mémoire des lièvres. Et j'aurais aimé voir se marrer les "niards". Ceci étant dit, vous voyez bien que je ne suis pas fait pour être un parrain-papa-Noël pour distribution de prix. Si je ne peux pas faire mon cinéma, j'ai la gueule de bois. Peut-être trouverez-vous que j'embrouille, encore un peu plus, la piste du lièvreŠ On ne se refait pas !

Le numéro 8 de L'Alpe, daté été 2000, en vente en kiosque et en librairie jusqu'au lundi 18 septembre 2000. Ce numéro peut également être commandé au service abonnement.

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