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d'aujourd'hui Par Roger Canac Après la mascarade du festival d'Autrans, je pense que nous sommes passés à côté. À coté des enfants en tout cas, écrasés par les gens sérieux du business cinématographique. Pour le concours de nouvelles qui leur était destiné, on a sélectionné leurs textes avec un regard de grandes personnes, de pédagogues chevronnés, avec des critères démagogues et opportunistes. On les a utilisés, les drôles, pour meubler un aspect marginal du festival. Comme d'ailleurs le café littéraire que je trouve, sans réussir à allumer quelques pétards, parfaitement chiant. La manifestation enfantine (infantile ?) et en même temps artificielle, ne servait même pas de faire valoir... Faire valoir quoi, d'ailleurs ? Bonnes intentions peut-être. Sans plus. Où est passée la liberté des enfants de Dieu ? Où étaient nos anciens vagabondages d'écoles buissonnières pleins d'inventions et de découvertes ? Qu'avons-nous fait des gamins ? L'enfant libre a une âme de contrebandier, de braconnier, de maraudeur, de Bohémien, de vagabond et de rebelle aussi (comme sa tignasse). Et nous, on massacre les rêves, on rogne les broussailles et la soi-disant mauvaise herbe. Pire, on habille les rêves avec un style conforme, chantourné, échenillé, triste et aseptisé. Où était le cancre de Prévert, "avec des craies de toutes les couleurs, sur le tableau noir du malheur (l'ennui) dessinant le visage du bonheur" ? Où était Rimbaud avec ses illuminations ? Le jury n'avait certainement pas lu Reganel ou la montagne à vaches pour revivre comme moi l'enfance des champs et des bois, de la terre douce qui caresse les pieds nus, des ruisseaux et rigoles où l'on barbotte, pescouille et attrape des grenouilles. On dévie le courant, l'eau chante, le vent fait de la musique dans les arbres, il tend la blouse d'écolier comme les ailes des oiseaux... Le feu des bohémiens, où les bergers font cuire les pommes et les patates oubliées, fait briller les yeux des enfants charmés par les contes des grand-mères du temps des loups et des ours. Il me souvient des grimpettes dans les arbres à nids (de pies ou de corbeaux), des redescentes hasardeuses, la blouse dépenaillée... Gare à la fessée ! Stoïque, on en était secrètement fier. Il me souvient des escapades où j'entraînais ma petite soeur, mon petit frère, promettant : "Nous ramasserons des lièvres au gîte et la maman sera bien attrapée..." Et nous suivions le passage des loups d'après les vesces de loups... Et on se faisait peur pour le frisson et le mystère. "Je vais pêcher dans les ruisseaux (à la main), chasser dans les roseaux (au lance-pierre) et cueillir les fruits mûrs que m'offre la nature" chantait Eddie Constantine. C'était plus drôle que les longues pénitences au cul des vaches gourmandes (de l'herbe du voisin), derrière les cochons avec leurs têtes de cochons, empêchant de chaumer les brebis rétives et moutonnières. Lorsque je faisais l'école, nous ramenions, l'hiver, des lézards gris qui animaient notre classe : les larmuses. L'on faisait germer des haricots dans la mousse : miracle du plein hiver... Tout cela continuait nos âneries d'écoliers. Avec les hannetons qui s'échappaient des boîtes d'allumettes où ils étaient emprisonnés : moments de désordre et de détente. Avec les grillons emprisonnés dans le casier qui se mettaient à chanter : musique malicieuse, leçon interrompue. Bref, l'enfance espiègle était un paradis. Y a-t-il encore une enfance espiègle hors des pays de paysans et des enfants sauvages ? Nos petits-enfants continuent. Il attrapent les sauterelles, les grillons, les hannetons et les coccinelles du soleil. Ils éprouvent la douceur et le coeur battant d'un oiselet tombé du nid ou d'une grenouille étonnée. Il savent encore traîner le cul par terre (et la mamée n'est pas trop contente) pour cultiver leur petit jardin à eux le biner, l'arroser... regarder pousser les légumes à eux... les manger si possible, ou alors, on leur en donne des nouvelles... Jardin sauvage et volé au jardin de la mamée. On va chercher des crevettes d'eau douce et on les ramène à la maison en rafraîchissant la pierre où elles se collent. Pour participer au concours très marginal des enfants (écrasés par les gens sérieux du business cinématographique), il faudrait que ce soit une vraie fête. Regarder briller les yeux des enfants nous montrerait la réelle valeur de leurs rêves, de leurs histoires, de leurs contes... Un peu de magie. Et surtout pas de mots d'enfants des futures bêtes à concours. À quelle source puiser ? Mon enfance fut entourée de personnages tutélaires. Sylvain, le peyrier, mon père, retournant le samedi soir, dans la lumière du soleil couchant, apportait du pays aux pierres fauves (de la couleur des boeufs d'Aubrac), des histoires d'en haut. Quand il gelait à pierre fendre, il nous amenait à l'oustal paysan de nos ancêtres. Chaque recoin cachait une histoire. Pendant que les grandes personnes parlaient au coin du feu, je rêvais des hautes et lointaines cimes des Pyrénées. Marthe, ma mère, avait travaillé chez tante Louise, veuve de guerre et sainte femme. Elle avait appris l'art de la couture et d'innombrables romances qui nous enchantaient. La mamou de la Garde avait vu le loup, étant jeune bergère, et elle gardait toujours, à quatre-vingt ans, le coin du feu, les brebis et les abeilles. La mamette des chemins marchait toujours à pied "comme le juif errant", ne pouvant endurer la voiture à cheval, encore moins à essence. En tricotant des chaussettes en laine de pays qui « faisait du chemin", elle nous parlait du pays et, en traversant le Glandou, de l'homme qui avait dévié le ruisseau, obligé de le remettre à sa place. Le tonton d'Escorbis, charmeur d'enfants, respecté sans avoir besoin de gronder, m'apprit la braconne, l'heure de rentrer les bêtes d'après l'ombre d'un chêne, m'appris à fabriquer des jouets avec le couteau de berger. Chaque fois que j'ai essayé d'inculquer, vite et fort, des connaissances, je m'en suis repenti. J'étais "logotrope". Chaque fois que j'ai accompagné l'apprentissage des enfants, j'ai pu me réjouir. J'étais devenu "païdotrope" selon les spécialistes. Nous nous associons d'autant plus volontiers au coup de gueule de Roger Canac à propos de sa présidence du concours d'Autrans que nous avions, par ailleurs, été fort étonnés de voir que les enfants des classes primées s'étaient vus offrir un... hamburger-frite (pour ne pas citer de marque...) en guise de déjeuner après la remise des prix. Le tout à Autrans, station-village d'un Vercors qui se veut très "pays" ! P. K. Le numéro 7 de L'Alpe, daté printemps 2000, est encore en vente dans les bonnes librairies et peut également être commandé au service abonnement. |